Japhet
Fils de Noé, père de l'Europe
culture
Troisième fils du patriarche Noé dans la Bible, Japhet est, selon la Genèse, l'un des trois ancêtres de l'humanité post-déluge — et la tradition chrétienne médiévale a fait de lui le père mythique des peuples européens, depuis les côtes atlantiques jusqu'au mont Taurus. Son nom hébreu signifie « qu'il s'étende » — prophétie d'expansion qui, aux yeux des Pères de l'Église, annonçait rien de moins que le destin européen tout entier.
La Bible hébraïque mentionne Japhet dans le livre de la Genèse aux côtés de ses deux frères Sem et Cham. Noé, âgé de cinq cents ans, engendre trois fils (Gn 5, 32), qui entrent avec lui dans l'arche lors du Déluge (Gn 7, 13), puis en ressortent pour repeupler la terre (Gn 9, 18). Après l'épisode troublant de l'ivresse de Noé — où Cham moque la nudité de son père tandis que Sem et Japhet, pudiquement, la recouvrent sans la regarder — Noé bénit ses deux fils respectueux : « Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu'il habite dans les tentes de Sem » (Gn 9, 27). C'est de cette phrase laconique que naîtra tout un imaginaire théologico-géographique.
Le nom hébreu Yepheth vient de la racine p-t-h signifiant « être large, spacieux » — à la forme causative, « qu'il élargisse, qu'il étende ». Même racine que le latin patere (« être ouvert ») et le français patent. L'étymologie est donc programmatique : Japhet, c'est littéralement « celui dont la postérité s'étendra » — intuition qui, pour les lecteurs antiques et médiévaux, allait trouver sa confirmation dans la vaste expansion géographique attribuée à ses descendants.
La Genèse (chapitre 10) détaille sa descendance : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Méschec et Tiras. Les commentateurs antiques et médiévaux ont rattaché chacun de ces noms à un peuple historique : Gomer aux Cimmériens du Caucase, Magog aux Scythes et plus tard aux Goths, Madaï aux Mèdes de Perse, Javan aux Grecs (Ioniens), Tubal et Méschec aux peuples d'Anatolie, Tiras aux Thraces. L'historien juif Flavius Josèphe au Iᵉʳ siècle, puis les Pères de l'Église, systématisent cette lecture ethnographique de la Bible.
À partir du IVᵉ siècle, saint Ambroise, saint Jérôme puis surtout saint Augustin élaborent une interprétation qui fera date : les trois fils de Noé auraient reçu en partage les trois continents du monde antique — Sem l'Asie, Cham l'Afrique, et Japhet l'Europe. Augustin, dans La Cité de Dieu, interprète la bénédiction « qu'il s'étende » comme une prophétie messianique : la postérité de Japhet s'étendra « du mont Taurus en Asie médiane jusqu'à l'Océan Britannique » et possédera « omnem Europam » — toute l'Europe. Cette lecture donne au continent, à la fois, un contenu géographique et un contenu religieux : l'Europe devient la terre d'un peuple appelé à se convertir au vrai Dieu.
Du Vᵉ au XVᵉ siècle, au moins une douzaine d'auteurs chrétiens rattachent à Japhet et à ses 23 ou 26 descendants supposés les diverses nations européennes avec leurs langues. Au XVIIIᵉ siècle encore, le mot japhétique (créé en 1730) désigne la langue ancestrale supposée des Grecs, des Latins et des peuples européens — ce qui deviendra, chez les linguistes du XIXᵉ siècle, l'indo-européen. Même Christophe Colomb, lecteur fervent de la Bible et des Pères, s'inscrit dans cette lignée mentale : en traversant l'océan, il croit prolonger l'expansion japhétique au-delà des colonnes d'Hercule.
Les humanistes de la Renaissance ont été frappés par la ressemblance phonétique entre le Japhet biblique et le Iapet (Ἰαπετός) de la mythologie grecque — Titan fils d'Ouranos et de Gaïa, père de Prométhée, Épiméthée, Atlas et Ménœtios. Dans les deux traditions, un ancêtre aux fils fondateurs des peuples européens. Hasard linguistique ou souvenir commun d'un très lointain mythe indo-européen ? La question reste débattue par les mythologues comparatistes, mais ce rapprochement a nourri pendant des siècles l'imaginaire européen d'une double parenté sacrée — biblique et classique.
La Bible hébraïque mentionne Japhet dans le livre de la Genèse aux côtés de ses deux frères Sem et Cham. Noé, âgé de cinq cents ans, engendre trois fils (Gn 5, 32), qui entrent avec lui dans l'arche lors du Déluge (Gn 7, 13), puis en ressortent pour repeupler la terre (Gn 9, 18). Après l'épisode troublant de l'ivresse de Noé — où Cham moque la nudité de son père tandis que Sem et Japhet, pudiquement, la recouvrent sans la regarder — Noé bénit ses deux fils respectueux : « Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu'il habite dans les tentes de Sem » (Gn 9, 27). C'est de cette phrase laconique que naîtra tout un imaginaire théologico-géographique.
Le nom hébreu Yepheth vient de la racine p-t-h signifiant « être large, spacieux » — à la forme causative, « qu'il élargisse, qu'il étende ». Même racine que le latin patere (« être ouvert ») et le français patent. L'étymologie est donc programmatique : Japhet, c'est littéralement « celui dont la postérité s'étendra » — intuition qui, pour les lecteurs antiques et médiévaux, allait trouver sa confirmation dans la vaste expansion géographique attribuée à ses descendants.
La Genèse (chapitre 10) détaille sa descendance : Gomer, Magog, Madaï, Javan, Tubal, Méschec et Tiras. Les commentateurs antiques et médiévaux ont rattaché chacun de ces noms à un peuple historique : Gomer aux Cimmériens du Caucase, Magog aux Scythes et plus tard aux Goths, Madaï aux Mèdes de Perse, Javan aux Grecs (Ioniens), Tubal et Méschec aux peuples d'Anatolie, Tiras aux Thraces. L'historien juif Flavius Josèphe au Iᵉʳ siècle, puis les Pères de l'Église, systématisent cette lecture ethnographique de la Bible.
À partir du IVᵉ siècle, saint Ambroise, saint Jérôme puis surtout saint Augustin élaborent une interprétation qui fera date : les trois fils de Noé auraient reçu en partage les trois continents du monde antique — Sem l'Asie, Cham l'Afrique, et Japhet l'Europe. Augustin, dans La Cité de Dieu, interprète la bénédiction « qu'il s'étende » comme une prophétie messianique : la postérité de Japhet s'étendra « du mont Taurus en Asie médiane jusqu'à l'Océan Britannique » et possédera « omnem Europam » — toute l'Europe. Cette lecture donne au continent, à la fois, un contenu géographique et un contenu religieux : l'Europe devient la terre d'un peuple appelé à se convertir au vrai Dieu.
Du Vᵉ au XVᵉ siècle, au moins une douzaine d'auteurs chrétiens rattachent à Japhet et à ses 23 ou 26 descendants supposés les diverses nations européennes avec leurs langues. Au XVIIIᵉ siècle encore, le mot japhétique (créé en 1730) désigne la langue ancestrale supposée des Grecs, des Latins et des peuples européens — ce qui deviendra, chez les linguistes du XIXᵉ siècle, l'indo-européen. Même Christophe Colomb, lecteur fervent de la Bible et des Pères, s'inscrit dans cette lignée mentale : en traversant l'océan, il croit prolonger l'expansion japhétique au-delà des colonnes d'Hercule.
Les humanistes de la Renaissance ont été frappés par la ressemblance phonétique entre le Japhet biblique et le Iapet (Ἰαπετός) de la mythologie grecque — Titan fils d'Ouranos et de Gaïa, père de Prométhée, Épiméthée, Atlas et Ménœtios. Dans les deux traditions, un ancêtre aux fils fondateurs des peuples européens. Hasard linguistique ou souvenir commun d'un très lointain mythe indo-européen ? La question reste débattue par les mythologues comparatistes, mais ce rapprochement a nourri pendant des siècles l'imaginaire européen d'une double parenté sacrée — biblique et classique.