← Odonyma

Brémontier

L'ingénieur qui voulait fixer les dunes

sciences Brémontier
Ingénieur des Ponts et Chaussées d'origine normande, Nicolas Brémontier (1738-1809) mit au point la méthode de fixation des dunes littorales du golfe de Gascogne — technique révolutionnaire qui permit de sauver des dizaines de villages menacés par l'avancée des sables, de créer les premières forêts de pins maritimes du littoral atlantique, et d'ouvrir la voie, un demi-siècle plus tard, à la grande transformation des Landes intérieures par Chambrelent.

Né le 30 juillet 1738 au Tronquay, dans l'Eure, Nicolas-Thomas Brémontier entre à l'École des Ponts et Chaussées — la plus ancienne école d'ingénieurs du monde, fondée en 1747 sous Louis XV par l'intendant Daniel-Charles Trudaine. Après quelques années d'enseignement des mathématiques à Toulon et des affectations à Marseille et Périgueux, il rejoint Bordeaux en 1766, où il déploie une intense activité pendant plus de trente ans. Nommé ingénieur en chef de la Généralité de Guyenne en 1784, il devient l'un des grands techniciens du Sud-Ouest de la fin de l'Ancien Régime.

Depuis des siècles, les dunes littorales du golfe de Gascogne, poussées par les vents d'ouest, avançaient inexorablement vers l'intérieur des terres. Leur marche silencieuse engloutissait tout sur son passage : Le Porge est abandonné aux sables en 1662 et reconstruit quelques kilomètres plus loin ; Soulac disparaît sous les dunes en 1741, ne laissant émerger que le clocher de sa basilique. Ces catastrophes menaçaient les prairies fertiles de l'arrière-pays, ensablaient les rares terroirs agricoles, et surtout empêchaient tout projet de canal reliant Bordeaux à l'Adour — grand projet économique de l'époque pour désenclaver le Sud-Ouest.


Contrairement à la légende officielle qui fera de Brémontier l'inventeur unique du procédé, la fixation des dunes fut le fruit d'un travail collectif de plusieurs générations que l'historiographie moderne a réhabilité. Dès 1713 puis 1727, les responsables locaux tentèrent de fixer les sables en plantant des pins — mais les bergers landais, craignant de perdre leurs maigres pâturages, mirent le feu aux jeunes plantations. En 1769-1774, les frères Desbiey (Louis, curé, et Guillaume, chanoine) présentent à l'Académie de Bordeaux une méthode consistant à recouvrir le sol de branchages pour retenir le sable le temps que les pins prennent racine. En 1779, l'ingénieur maritime Charlevoix de Villers publie un mémoire technique déterminant sur le sujet. Enfin, un bourgeois de La Teste-de-Buch nommé Peyjehan avait déjà mené des semis de pins avec succès.

Nommé en Guyenne, Brémontier prend connaissance des travaux de tous ses prédécesseurs. En 1786, dans un rapport adressé au contrôleur général des Finances Calonne, il reprend leurs idées sans les citer — geste politique qui lui assurera la paternité officielle du procédé. En 1787, avec l'appui du Captal de Buch, il lance sa fameuse expérimentation entre Pilat et Arcachon : sur une bande de sept kilomètres de long et deux cents mètres de large, il combine deux techniques en deux temps successifs. En front de mer, il plante d'abord de l'oyat — aussi appelé gourbet en gascon (Ammophila arenaria) — plante rase aux racines profondes qui fixe le sable des dunes mobiles. En arrière, protégés par des palissades de piquets et de clayonnages, il sème des graines de pin maritime qui, une fois enracinés, forment un cordon forestier durable. L'expérience est un plein succès.

Malgré la débâcle politique de 1789-1794, les rapports de Brémontier convainquent les gouvernements successifs de poursuivre les travaux — l'enjeu du canal Bordeaux-Adour reste vital pour l'économie française. Un arrêté du 21 juillet 1791 ordonne la poursuite des ensemencements. Puis, sous le Consulat, l'arrêté du 13 messidor an IX (2 juillet 1801) — signé par les Consuls de la République — érige la fixation des dunes en priorité nationale. Brémontier devient président de la Commission des Dunes en 1801, est nommé inspecteur général des Ponts et Chaussées en 1802, et reçoit la croix de la Légion d'honneur en 1804.

Emporté par la tuberculose le 16 août 1809 à Paris, à l'âge de 71 ans, Brémontier laisse derrière lui environ 3 000 hectares déjà fixés. Mais sa méthode, poursuivie par les Ponts et Chaussées jusqu'en 1876, permettra la création progressive de plus de 80 000 hectares de forêts de pins littorales — véritable muraille verte le long de l'Atlantique, qui protège toujours aujourd'hui les communes du littoral aquitain. C'est cette réussite spectaculaire du littoral qui inspirera un demi-siècle plus tard, sous Napoléon III, la loi de 1857 portée par Jules Chambrelent pour transformer les landes marécageuses intérieures en la plus grande forêt artificielle d'Europe. Deux ingénieurs, deux gascogne — le littoral et l'intérieur — un même arbre, le pin maritime, devenu grâce à eux l'emblème végétal de tout le Sud-Ouest.
hommeingénieur

Sources