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Bertran de Born

Le troubadour qui chantait la guerre

histoire Bertran de Born
Rares sont les hommes qui, huit siècles après leur mort, ont mérité une place dans l'Enfer de Dante. Bertran de Born, seigneur du château de Hautefort en Périgord, y descend, coupable d'avoir semé la discorde. Dante le rencontre au chant XXVIII de la Divine Comédie, dans la neuvième bolge du huitième cercle, marchant sans tête, sa propre tête pendue à la main comme une lanterne : « Sache que je suis Bertran de Born, celui qui donna au roi Jean les mauvais conseils. Je rendis ennemis le père et le fils. » Son châtiment, écrit Dante, applique la loi du contrapasso — cet homme qui divisa père et fils marche pour l'éternité divisé de sa propre tête. Beau destin littéraire pour un châtelain périgordien. Il serait né vers 1140 au château de Born, aujourd'hui disparu, sur la commune de Salagnac, en Périgord vert. Coseigneur de Hautefort avec son frère Constantin, selon les usages féodaux locaux, il ne mit pas longtemps à se disputer avec lui — le frère, passé sous la protection des Plantagenêt, devenus après le mariage d'Aliénor d'Aquitaine avec Henri II en 1154 les suzerains du Limousin. Toute la vie politique de Bertran de Born se joua dans cette lutte pour garder son indépendance face aux grands princes. Pour cela, il chercha à jouer sur les dissensions internes de la puissante famille royale anglo-angevine, excitant les fils du roi contre leur père. Il se lia surtout avec Henri le Jeune, l'aîné, contre son cadet Richard Cœur de Lion et contre leur père Henri II. La révolte des princes échoua ; Bertran fut fait prisonnier ; il obtint son pardon en évoquant devant Henri II le souvenir attendri du fils disparu — et retrouva son château. Après la mort de Richard, il renonça aux intrigues et à la guerre. Mais c'est par la poésie que Bertran de Born est entré dans l'éternité littéraire. Écrivant en langue d'oc — l'occitan de son Périgord natal — il fut l'un des grands maîtres du sirventes, cette forme de poésie satirique et politique par laquelle les troubadours attaquaient leurs ennemis, prenaient parti dans les querelles, célébraient leurs alliances et leurs colères. Aucun ne fut plus violent que lui, ni plus habile. Il chantait tour à tour l'amour courtois pour la belle dame « à la peau blanche comme fleur d'aubépine », et surtout la joie de la guerre — cette célébration du combat pour lui-même qui fascina et scandalisa les siècles. Son plus fameux poème commence par ces vers restés célèbres : « Bien me plaît le doux temps de Pâques, qui fait feuilles et fleurs venir » — puis bascule brutalement dans une jubilation guerrière qui n'a rien à envier aux plus âpres chants de bataille de toute la poésie européenne. Après une vie d'intrigues, de sirventes, d'armes et de séjours dans les cours princières d'Occitanie, il se retira à l'abbaye de Dalon — fondée à Sainte-Trie, en Périgord, et à laquelle son beau-père Gouffier de Lastours avait contribué. Il y mourut vers 1215. Sept siècles plus tard, son nom rayonne encore : la poésie occitane le compte parmi ses trois ou quatre maîtres absolus, le grand poète allemand Heinrich Heine lui a consacré trois strophes, et le collège-lycée public de Périgueux porte fièrement son nom.