Georges Canguilhem
Le philosophe résistant
culturePhilosophe spécialiste d'épistémologie — cette branche de la philosophie qui se consacre à l'étude critique des sciences pour en interroger l'origine logique, la valeur et la portée —, Georges Canguilhem (1904-1995) fut aussi un homme d'action au moment le plus grave. Dès le vote des pleins pouvoirs à Pétain, en juillet 1940, il se met en congé de l'université en signe de refus, puis entreprend, à trente-six ans, des études de médecine qu'il achève en 1941. Il rejoint alors la Résistance dans l'un des grands maquis d'Auvergne, le Mont-Mouchet, où il devient médecin des combattants sous le pseudonyme de « Lafont », participant notamment aux violents combats de juin 1944. Il en sortira avec la Croix de guerre et la Médaille de la Résistance. Son grand livre naît de cette double vie : Le Normal et le Pathologique (1943, thèse de médecine), où il propose une pensée neuve de la maladie — le pathologique n'y est plus une simple déviation par rapport au sain, mais une autre norme que le vivant se donne pour survivre. Cette réflexion sur le vivant, le corps et la vie transformera durablement la médecine, la biologie et la psychiatrie. En 1955, il succède à Gaston Bachelard à la direction de l'Institut d'histoire des sciences et des techniques, poursuivant une véritable dynastie française de l'épistémologie : Bachelard → Canguilhem → Foucault, chacun renouvelant l'œuvre de son maître. Car Canguilhem fut le professeur d'une génération entière : Michel Foucault (dont il dirigea la thèse), Louis Althusser, Pierre Bourdieu, Gilles Deleuze, Jacques Derrida — tous reconnaîtront sa dette. Foucault dira à sa mort : « Il n'y a pas un philosophe français important de la seconde moitié du XXᵉ siècle qui n'ait été formé par Canguilhem. » Il mourut discrètement en 1995, en Marne-la-Vallée, à quatre-vingt-onze ans. Discret, exigeant, il fut de ces maîtres qui ne cherchent pas la gloire — mais dont la pensée irrigue en silence tout un siècle.