Pablo Casals
Le violoncelle contre la dictature
culture
Violoncelliste, chef d’orchestre et compositeur catalan, Pau Casals (Pablo Casals en espagnol, 1876-1973) est l’un des musiciens les plus influents du XXᵉ siècle, exilé en France à Prades (Pyrénées-Orientales) de 1939 à 1956 pour échapper au franquisme, humaniste engagé qui mit sa gloire mondiale au service de la cause des réfugiés républicains espagnols et de la paix. Son prénom en catalan — Pau — signifie précisément « paix » : il devint le programme de toute sa vie.
Pau Carles Salvador Casals i Defilló naît le 29 décembre 1876 à El Vendrell, village de la province de Tarragone, en Catalogne. Son père est organiste de l’église paroissiale ; sa mère, Pilar Defilló, est née à Mayagüez au Porto Rico, de parents catalans émigrés — double ancrage géographique qui fera de Casals, toute sa vie, un homme des deux rives de l’Atlantique. Son premier contact avec un instrument proche du violoncelle est, selon la légende, un musicien ambulant catalan jouant d’un manche à balai monté en cordes. L’enfant est un prodige : dès l’âge de onze ans, il entre au Conservatoire supérieur de musique de Barcelone. Il est remarqué, puis soutenu financièrement par la reine régente Marie-Christine d’Espagne — soutien monarchique dont il gardera toute sa vie une reconnaissance paradoxale pour un républicain convaincu.
Casals impose, dès ses jeunes années, une manière entièrement nouvelle de jouer du violoncelle : liberté du poignet et du bras, position de la main gauche repensée, phrasé expressif inspiré de la voix humaine. Il révolutionne techniquement l’instrument et fait découvrir au monde entier les six Suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach, oubliées depuis plus d’un siècle — il en avait trouvé la partition par hasard à treize ans dans une boutique d’occasion à Barcelone, et les travaillera douze ans avant de les jouer en public. Il devient le violoncelliste le plus admiré de son temps.
À partir de 1905, Casals forme avec le pianiste français Alfred Cortot et le violoniste français Jacques Thibaud l’un des trios de musique de chambre les plus légendaires de l’histoire : le trio Cortot-Thibaud-Casals ou Casals-Thibaud-Cortot. Leurs enregistrements des trios de Beethoven, Schubert et Mendelssohn restent, un siècle plus tard, des références absolues du disque classique.
Dès le début de sa carrière, Casals fait du refus de jouer un acte politique. En 1917, il refuse de se produire en Russie après la révolution d’Octobre. En 1933, il cesse ses concerts en Allemagne dès l’accession de Hitler au pouvoir — l’un des tout premiers musiciens au monde à prendre cette position publique. Ces refus successifs feront de lui, dès les années 1930, une conscience morale de la musique classique européenne.
Fin 1936 : la fuite devant Franco. Lorsque éclate la guerre civile espagnole en juillet 1936, Casals, âgé de 59 ans, est l’une des plus grandes gloires musicales mondiales. Il soutient activement la République espagnole, dirige à Barcelone un orchestre qu’il finance de ses propres deniers, participe à la politique culturelle républicaine. Fin 1936, il franchit la frontière française et s’installe dans la petite ville de Prades (Pyrénées-Orientales), au pied du mont Canigou — montagne sacrée des Catalans, en terre historiquement catalane (Catalogne française). Menacé par Franco de « se faire couper les bras », Casals ne reverra jamais sa Catalogne natale de son vivant.
Après la chute de Barcelone en janvier 1939 et la Retirada — exode massif de centaines de milliers de républicains espagnols vers la France —, Pablo Casals met toute sa fortune et sa notoriété au service des réfugiés catalans et espagnols entassés dans les camps d’internement français du Roussillon : Rivesaltes, Argelès-sur-Mer, Le Boulou. Il organise des concerts de charité, finance l’hôpital des réfugiés de Perpignan, écrit des milliers de lettres aux musiciens du monde entier pour appeler à la solidarité. Il devient, pour les exilés républicains, une figure quasi tutélaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, voyant que les démocraties occidentales acceptent de maintenir Franco au pouvoir malgré leur victoire sur le nazisme et le fascisme italien, Casals prend une décision radicale : il refuse de jouer dans toute démocratie qui tolère la dictature franquiste. Il se tait musicalement. Pendant quatre ans, le plus grand violoncelliste du monde reste dans son petit appartement de Prades, jouant Bach chaque matin pour lui seul, refusant toutes les invitations.
En 1950, pour le bicentenaire de la mort de Johann Sebastian Bach, le violoniste américain Alexander Schneider vient supplier Casals de rejouer. Il accepte — à une seule condition : que tous les bénéfices aillent à l’hôpital des réfugiés républicains de Perpignan. Naît ainsi en 1950 le Festival Pablo-Casals de Prades, aujourd’hui l’un des grands festivals de musique de chambre européens, qui se tient chaque été au pied du Canigou.
En 1956, Casals, âgé de 80 ans, s’installe définitivement à San Juan de Porto Rico, patrie maternelle. Il y fonde en 1957 le Festival Casals de Porto Rico, épouse à 81 ans son élève Marta Montañez (qui en avait 21), poursuit sa carrière avec une énergie extraordinaire. En 1961, il joue à la Maison Blanche pour le président John F. Kennedy. En 1971, à 94 ans, aux Nations unies à New York, il reçoit la Médaille de la paix de l’ONU et prononce son célèbre discours « Je suis Catalan », puis joue l’ancien chant populaire catalan El Cant dels Ocells (Le Chant des oiseaux) — chant de Noël interdit sous Franco qu’il avait transformé en hymne universel de l’exil républicain. Il est proposé pour le prix Nobel de la paix en 1958, sans succès.
Pablo Casals meurt le 22 octobre 1973 à San Juan de Porto Rico, à l’âge de 96 ans. Il n’aura jamais pu retourner dans sa Catalogne natale : Franco, qu’il aura survécu de deux ans à peine, ne meurt qu’en novembre 1975. Ses cendres seront ramenées à El Vendrell en 1979, après la fin du franquisme — triomphe posthume de la paix sur la dictature, exactement comme son prénom catalan — Pau — l’avait voulu.
Pau Carles Salvador Casals i Defilló naît le 29 décembre 1876 à El Vendrell, village de la province de Tarragone, en Catalogne. Son père est organiste de l’église paroissiale ; sa mère, Pilar Defilló, est née à Mayagüez au Porto Rico, de parents catalans émigrés — double ancrage géographique qui fera de Casals, toute sa vie, un homme des deux rives de l’Atlantique. Son premier contact avec un instrument proche du violoncelle est, selon la légende, un musicien ambulant catalan jouant d’un manche à balai monté en cordes. L’enfant est un prodige : dès l’âge de onze ans, il entre au Conservatoire supérieur de musique de Barcelone. Il est remarqué, puis soutenu financièrement par la reine régente Marie-Christine d’Espagne — soutien monarchique dont il gardera toute sa vie une reconnaissance paradoxale pour un républicain convaincu.
Casals impose, dès ses jeunes années, une manière entièrement nouvelle de jouer du violoncelle : liberté du poignet et du bras, position de la main gauche repensée, phrasé expressif inspiré de la voix humaine. Il révolutionne techniquement l’instrument et fait découvrir au monde entier les six Suites pour violoncelle seul de Jean-Sébastien Bach, oubliées depuis plus d’un siècle — il en avait trouvé la partition par hasard à treize ans dans une boutique d’occasion à Barcelone, et les travaillera douze ans avant de les jouer en public. Il devient le violoncelliste le plus admiré de son temps.
À partir de 1905, Casals forme avec le pianiste français Alfred Cortot et le violoniste français Jacques Thibaud l’un des trios de musique de chambre les plus légendaires de l’histoire : le trio Cortot-Thibaud-Casals ou Casals-Thibaud-Cortot. Leurs enregistrements des trios de Beethoven, Schubert et Mendelssohn restent, un siècle plus tard, des références absolues du disque classique.
Dès le début de sa carrière, Casals fait du refus de jouer un acte politique. En 1917, il refuse de se produire en Russie après la révolution d’Octobre. En 1933, il cesse ses concerts en Allemagne dès l’accession de Hitler au pouvoir — l’un des tout premiers musiciens au monde à prendre cette position publique. Ces refus successifs feront de lui, dès les années 1930, une conscience morale de la musique classique européenne.
Fin 1936 : la fuite devant Franco. Lorsque éclate la guerre civile espagnole en juillet 1936, Casals, âgé de 59 ans, est l’une des plus grandes gloires musicales mondiales. Il soutient activement la République espagnole, dirige à Barcelone un orchestre qu’il finance de ses propres deniers, participe à la politique culturelle républicaine. Fin 1936, il franchit la frontière française et s’installe dans la petite ville de Prades (Pyrénées-Orientales), au pied du mont Canigou — montagne sacrée des Catalans, en terre historiquement catalane (Catalogne française). Menacé par Franco de « se faire couper les bras », Casals ne reverra jamais sa Catalogne natale de son vivant.
Après la chute de Barcelone en janvier 1939 et la Retirada — exode massif de centaines de milliers de républicains espagnols vers la France —, Pablo Casals met toute sa fortune et sa notoriété au service des réfugiés catalans et espagnols entassés dans les camps d’internement français du Roussillon : Rivesaltes, Argelès-sur-Mer, Le Boulou. Il organise des concerts de charité, finance l’hôpital des réfugiés de Perpignan, écrit des milliers de lettres aux musiciens du monde entier pour appeler à la solidarité. Il devient, pour les exilés républicains, une figure quasi tutélaire.
Après la Seconde Guerre mondiale, voyant que les démocraties occidentales acceptent de maintenir Franco au pouvoir malgré leur victoire sur le nazisme et le fascisme italien, Casals prend une décision radicale : il refuse de jouer dans toute démocratie qui tolère la dictature franquiste. Il se tait musicalement. Pendant quatre ans, le plus grand violoncelliste du monde reste dans son petit appartement de Prades, jouant Bach chaque matin pour lui seul, refusant toutes les invitations.
En 1950, pour le bicentenaire de la mort de Johann Sebastian Bach, le violoniste américain Alexander Schneider vient supplier Casals de rejouer. Il accepte — à une seule condition : que tous les bénéfices aillent à l’hôpital des réfugiés républicains de Perpignan. Naît ainsi en 1950 le Festival Pablo-Casals de Prades, aujourd’hui l’un des grands festivals de musique de chambre européens, qui se tient chaque été au pied du Canigou.
En 1956, Casals, âgé de 80 ans, s’installe définitivement à San Juan de Porto Rico, patrie maternelle. Il y fonde en 1957 le Festival Casals de Porto Rico, épouse à 81 ans son élève Marta Montañez (qui en avait 21), poursuit sa carrière avec une énergie extraordinaire. En 1961, il joue à la Maison Blanche pour le président John F. Kennedy. En 1971, à 94 ans, aux Nations unies à New York, il reçoit la Médaille de la paix de l’ONU et prononce son célèbre discours « Je suis Catalan », puis joue l’ancien chant populaire catalan El Cant dels Ocells (Le Chant des oiseaux) — chant de Noël interdit sous Franco qu’il avait transformé en hymne universel de l’exil républicain. Il est proposé pour le prix Nobel de la paix en 1958, sans succès.
Pablo Casals meurt le 22 octobre 1973 à San Juan de Porto Rico, à l’âge de 96 ans. Il n’aura jamais pu retourner dans sa Catalogne natale : Franco, qu’il aura survécu de deux ans à peine, ne meurt qu’en novembre 1975. Ses cendres seront ramenées à El Vendrell en 1979, après la fin du franquisme — triomphe posthume de la paix sur la dictature, exactement comme son prénom catalan — Pau — l’avait voulu.
Sources
- RadioFrance — Fiche Pablo Casals
- Wikipedia — Fiche Pablo Casals